Jean Epstein (1897-1953)

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Né à Varsovie, de parents français, le 25 mars 1897, Jean Epstein fut envoyé par son père, ingénieur des Mines, en Suisse, en Angleterre, puis à Lyon, pour y faire ses études.

Il se consacra aux mathématiques et à la médecine, obtint une licence ès sciences à la Faculté de Lyon, et dans le même temps, pour augmenter ses ressources, il assurait au Laboratoire Lumière la traduction de textes étrangers. Venu à Paris, il entre comme secrétaire aux éditions La Sirène que dirige Paul Lafitte, l'un des fondateurs du Film d'Art. C'est là qu'il publie ses premiers ouvrages : La Poésie d'Aujourd'hui (1920), puis Bonjour Cinéma et La Lyrosophie. A La Sirène, il rencontre Delluc, Jean Benoît-Lévy, devient l'assistant du premier et, pour le second, réalise un Pasteur, documentaire scientifique plein d'humanité. Avec L'Auberge Rouge, il présente un film d'avant-garde qui suscite aussitôt invectives et jalousie.  Coeur Fidèle provoque des "chahuts" mémorables... Toute la carrière du réalisateur sera harcelée par les ennemis que lui valaient à la fois son talent et son indépendance d'esprit. Contraint à des concessions pour vivre, à des entreprises de production difficiles et ruineuses, il lutta pour exprimer ce que sentait son intelligence, singulièrement lucide et vaste. Parmi ses films, dont certains furent méprisés à tort, citons outre les trois premiers : La Belle Nivernaise, La Montagne Infidèle, L'Affiche, Mauprat, Robert Macaire, Six et Demi Onze, La Glace à Trois Face, La Chute de la Maison Usher, ces trois derniers d'un style admirable.

Brusquement, Epstein abandonne les effets de recherches formelles pour un néo-réalisme dont il fut vraiment le précurseur. Il fait de nombreux séjours en Bretagne et tourne avec des pêcheurs, des goémoniers, des filles d'auberge : Finis Terrae, Mor-Vran, L'Or des Mers, et plus tard Le Tempestaire... Mais le parlant ajoute encore des difficultés. Epstein réalise des films commerciaux : L'Homme à l'Hispano, La Châtelaine de Liban, puis La Femme du Bour du Monde, "un film dont je suis sûr", écrivit-il un jour à Pierre Leprohon, et qui pourtant marquait sa déchéance.

Dans l'industrialisation du cinéma et son retour aux moyens du théâtre, il n'était plus de place pour Epstein. C'était un artiste exigeant, un caractère absolu, une nature de poète. C'était un homme de fidèle amitié et de haut mérite. Il tourna encore une vingtaine de courts métrages pour l'ONU et l'UNESCO et mourut à Paris le 3 avril 1953. Outre les films cités, on lui doit de nombreux essais : Photogénie et l'Impondérable (1937), L'Intelligence d'une Machiniste (1947), Le Cinéma du Diable (1947), et deux romans d'inspiration bretonne : L'Or des Mers (1932) et Les Recteurs et la Sirène (1934). Un ouvrage posthume est paru sur l'initiative de sa soeur, Marie Epstein, elle même cinéaste : Esprit de Cinéma.

Comme Delluc, Jean Epstein est à la fois un théoricien et un réalisateur. Dans ses ouvrages consacrés au cinéma, il exprime avec une intelligence pénétrante les possibilités du nouvel art, mais beaucoup plus aux fins d'une découverte d'un monde secret - celui qui échappe à nos sens - qu'en vue d'une création purement esthétique. C'est peut-être par là que Jean Epstein se distingue surtout des hommes de son époque. Les effets techniques, les procédés de montage sont toujours employés dans le sens d'une recherche. Il est ainsi l'un des premiers à comprendre, à dire et à montrer que le grand mystère du cinéma est "l'intelligence d'une machine" qui saisit, voit, enregistre des traits et des apects de la vie des choses dont nous n'avons pas conscience.

Mais ce théoricien est aussi l'un des vrais poètes de l'écran. On lui doit quelques oeuvres qui furent parmi les plus audacieuses et les plus expressives de l'époque au cours de laquelle elles s'inscrivent. Abordant des genres très différents, s'inspirant de thèmes littéraires, il imprima à chaque film son style nerveux, aigu, sur des rythmes tour à tour précipités ou ralentis. Nulle virtuosité, chez lui, qui soit gratuite. Il se sert de l'objet, comme d'un personnage, de la nature comme d'une présence, et c'est par lui et par elle qu'il exprime la poésie ou la psychologie de son sujet, selon cet "animisme" dont il fut le promoteur. Son héritage est sensible encore en bien des oeuvres.